Comportements alimentaires des jeunes : manger n’est pas un jeu!

Comment redonner un sens à ce que mangent les enfants et des adolescents, entre les dimensions de jeu, de plaisir, de culture et de santé?

Compte rendu de la présentation Comprendre les comportements alimentaires de l’enfance à l’adolescence : entre transmission culturelle, information nutritionnelle et promotion marchande : analyse de quelques tensions au cœur de l’alimentation enfantine dans le cadre du colloque Alimentation et santé des jeunes : connaissances et innovations pour lutter contre les tendances non désirées, tenu à Montréal les 3 et 4 octobre 2011.

Présentatrice : Valérie-Inès de la Ville est professeure de Sciences de Gestion et directrice du Centre Européen des Produits de l’Enfant CEPE – IAE de l’Université de Poitiers, Laboratoire Cerege EA 17 22 à Poitiers. Elle a coordonné le contrat ANR « Ludo-Aliment » de 2007 à 2010, qui regroupait six laboratoires publics de recherche et trois partenaires industriels, et le colloque Fun food conference qui a eu lieu en avril 2010. Elle a coordonné le cahier de l’OCHA n° 16 « On ne joue pas avec la nourriture! », paru en décembre 2011. Tous les renseignements sur le site : http://cepe.univ-poitiers.fr/ à la rubrique Recherche.

1. Alimentation enfantine : les produits alimentaires ludiques
Pour savoir ce qui rend un produit alimentaire vraiment ludique pour les enfants, Valérie-Inès de la Ville et son équipe de recherche ont dû se tourner vers des sources historiques, liées à la communication marketing dans les industries agroalimentaires depuis le milieu du 19e siècle.
« On a trouvé que les univers alimentaires et ludiques sont associés dans la communication commerciale depuis 1848. C’est une pratique professionnelle très ancienne de la chocolaterie Poulain, fondée en 1848 qui, selon moi, a vraiment inventé le marketing des produits de l’enfant. On a trouvé que pour la seule année 1900, plus de 350 000 chromos (images imprimées destinées aux enfants) étaient glissés chaque jour dans les tablettes de chocolat Poulain », souligne Valérie-Inès de la Ville.

2. Alimentation enfantine : marketing plaisir pour l’enfant, marketing santé pour les parents
Son équipe de recherche a aussi essayé d’analyser l’évolution de la pratique des industriels du marketing agroalimentaire pour concevoir des produits en communiquant le bénéfice auprès de l’utilisateur.
« On a trouvé que le produit alimentaire destiné à l’enfant est souvent construit sur une double dimension, note la directrice. Il y a une dimension plaisir pour que l’enfant prenne plaisir à ce qu’on lui propose et une dimension santé qui lui est moins directement adressée, mais qui s’adresse davantage à la mère qui achètera le produit. »

3. Changer l’alimentation enfantine : tensions en vue
Selon Valérie-Inès de la Ville, il sera difficile d’essayer de changer l’alimentation enfantine. Car, l’enfant se trouve à la croisée de trois discours très différents :
• un discours de transmission culturelle où certains aliments sont liés à des significations culturelles;
• un discours nutritionnel décomposant scientifiquement l’aliment en nutriments qui est enseigné à l’école;
• un discours hédoniste qui insiste sur le plaisir sur certains produits alimentaires présentés par les publicités télévisuelles.
En fait, les enfants se retrouvent dans une tension entre vivre leur vie d’enfant pour être capables d’apprécier et de prendre plaisir à consommer des aliments et un discours qui déstructure l’aliment en nutriments, discours qui semble complètement déconnecté des pratiques ordinaires de sociabilité alimentaire des enfants.
L’équipe qu’elle a coordonnée a constaté que la marque alimentaire joue un grand rôle pour certaines familles, car les parents considèrent que leurs enfants doivent consommer certains aliments d’une marque précise pour pouvoir faire partie de leur groupe de pairs.

4. Changer l’alimentation enfantine : quelques pistes de réflexion
Avant d’essayer de changer l’alimentation enfantine, Valérie-Inès de la Ville lance trois pistes de réflexion.
• Étant donné que les aliments ludiques préparés par l’industrie sont aussi des marqueurs d’une culture enfantine – qui se définit en général par opposition à la culture adulte –, comment peut-on éduquer les enfants dans cette perspective?
• Dans l’éducation alimentaire qui est proposée aux enfants à l’école, peut-on réintroduire une dimension de jeu qui est constitutive pour les enfants de l’alimentation qui leur est adressée?
• Comment faire pour associer les industriels de l’agroalimentaire à une coéducation alimentaire de l’enfant?

Elle estime qu’il est possible de réussir ensemble – gouvernement, industries agroalimentaires, enseignants et familles – à redonner un sens à la prise alimentaire des enfants tout en préservant leurs cultures enfantines sans pour autant continuer à nourrir cette division structurelle du nutritionnel pour les parents et du plaisir pour les enfants.

Carole Boulé pour Québec en Forme
Ce reportage a été rendu possible grâce à Québec en Forme avec la collaboration de l’ITHQ.

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